Dans son dernier roman, Al-Ghorilla, l’écrivain tunisien Kamal Al-Riahidécrit le parcours d’un paria de la société, dont les actes désespérés ressembl
ent à celui d’un jeune de Sidi Bouzeid, qui a été l’étincelle de la révolution tunisienne.
Le gorille en chemin

Cette nuit-là, il y a deux ans, je n’aurais pas imaginé ce qui allait m’arriver. L’hystérie qui s’est emparée de moi et m’a fait vider le chargeur de ma mitraillette sur la tombe de Bourguiba s’est vite dissipée, tel un nuage noir, et je me lançai dans mon expédition de fugitif. J’ai détalé vers la rase campagne, pour éviter la foule des grandes avenues. Ma course m’a mené loin de la ville. Je me suis retrouvé dans une gare abandonnée ; les rails étaient rouillés et ne gardaient même plus le souvenir du dernier train passé par là. Le métal aussi meurt : c’est ce que je me suis dit tout en courant entre les barres d’acier qui s’étendaient vers l’horizon inconnu.
A nouveau, s’imposèrent à moi les hurlements des femmes, les cris des hommes et la panique des touristes pendant que je vidais hystériquement mes munitions comme un soldat vaincu.
« Vous êtes tous de la même chair, vous êtes tous lui ».
Je ne sais pas comment mes doigts avaient appuyé sur la gâchette pour faire partir la première balle. Après, je ne m’étais plus arrêté, comme si un autre gars m’agrippait le bras et me poussait à tirer plus de balles encore.
Cette fuite de la ville où reposait le maître fut ma première expérience de la peur. Je me jetais sur le ventre dès que j’entendais un véhicule de police, un avion, un hibou, une huppe solitaire dans un caroubier mort. Je courais, et avec moi, accompagnant ma fuite, les vipères, les rats, les lézards et les araignées. Au bout de quelques heures, l’obscurité, surgissant de son antre, nous surprit. Elle se jeta sur nous et les lézards, les vipères, les serpents et les rats se retournèrent sur le dos comme si le cœur de la nuit avait distillé en eux son venin. La sueur sécha sur mon corps. Le froid s’installa, doublé d’un gel ravageur. Je me glissai à l’intérieur d’une conduite en ciment abandonnée près du chemin de fer, rebut d’un projet d’égouts. Comme un cachet d’aspirine dans l’eau, mes paupières épuisées fondirent dans la fatigue. Aux alentours, les ambulances aboyèrent toute la nuit. Elles emmènent sûrement les blessés de la tombe aux hôpitaux de la capitale, me suis-je dit en me liquéfiant.
***
Les cauchemars n’abandonnent jamais une proie facile. Dans son sommeil, le gorille chassait d’improbables billes qui, telles des balles, lui déchiraient la poitrine, emportant la conduite de ciment dans du sang coagulé, sur les rails abandonnés. Il émergea du cauchemar et poursuivit sa fuite, au rythme ininterrompu des sirènes de fourgons de police. A l’aube, il arriva près d’une zone habitée et se rua vers le kiosque à cigarettes. Il demanda deux paquets de 20 mars et acheta les journaux. Soupçonneux, le vendeur l’observait : « Tu n’es pas d’ici ? ». « Je suis du sud, je suis venu rendre visite à des parents ». « A cette heure-ci ? ». « Je repars. J’attends le bus ». « Il n’y a pas de bus. Tu peux prendre un taxi collectif. Là-bas ». L’homme pointa du doigt un endroit près de la colline. « Merci ».
Serrant dans ses bras les journaux, le gorille se précipita vers la gare routière. Dès qu’il fut loin du kiosque, il bifurqua en direction de la rase campagne et se réfugia derrière une baraque en ruines pour ouvrir un journal. Il fut pris de panique en voyant sa photo à la une. Le deuxième, le troisième, le quatrième : il était dans tous les journaux. Il lit, tremblant : « Planifiées par un groupe salafi extrémiste dont les éléments infiltrés d’Algérie préparaient des attaques sur le territoire tunisien, des opérations terroristes dans la capitale ont été déjouées. Des plans de plusieurs ambassades et des documents comprenant les noms de diplomates étrangers résidant à Tunis ont été saisis sur le lieu de l’assaut dans la ville de Sulaiman, ainsi que des explosifs de fabrication artisanale ». Il continua à lire : « Des unités de l’armée ont été mobilisées pour attaquer le groupe constitué de 27 individus, dont 12 sont morts, et les autres ont été arrêtés ». Il s’étouffa : « Les autorités sécuritaires poursuivent un suspect noir originaire de Sulaiman qui a pu fuir dans les montagnes après avoir ouvert le feu sur la tombe du président Bourguiba pour faire diversion et distraire les forces de sécurité de l’opération de Sulaiman ». Sous le titre, sa photo et un appel à informations. (…)
Le gorille jeta les journaux et se remit à courir, habité d’une nouvelle peur, s’éloignant du village, se rappelant le regard étrange du propriétaire du kiosque. Il retourna sur le chemin de l’errance. Il était seul cette fois-ci, sans bestioles, à courir sur la voie de la terreur. Même son ombre avait disparu, comme s’il s’était suicidé, ou comme